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Quand l’artisanat se décline en 3D

Céramistes et polydesigners 3D réinventent les objets comme l’espace. Éclairage sur quatre jeunes à la vision tridimensionnelle

Iris Mizrahi

Particules de poussière blanche suspendues dans l’air de l’atelier. Atmosphère de cocon. Sur les socles, des têtes d’animaux étranges en argile prennent forme et se transforment sous les mains terreuses de quelques apprentis. Leur plaisir d’être là est aussi palpable que les objets qu’ils
font naître. «Le profil de nos élèves? Majoritairement des jeunes filles qui n’ont aucune envie de passer leur journée derrière un ordinateur. Ici on est dans la 3D réelle, en lien avec la terre, lance Fabien Clerc, maître de l’atelier céramique du Centre de formation professionnelle Arts (CFP Arts). De retour sur le devant de la scène artistique contemporaine, la céramique s’est dépoussiérée. Elle est l’antithèse du plastique. Et la dimension artisanale de la création d’un objet lui donne de la valeur.»

Coup de bol

Encore pétri d’a priori, Clément Köln-dit-Cologne, 19 ans, ose franchir le seuil de l’atelier de céramique lors des portes ouvertes, sur les conseils avisés de sa mère. C’est le coup de foudre: «J’ai passé deux heures à poser des questions, à me projeter. J’avais trouvé ma voie.» Même vibration pour Mayliss Godel, 20 ans, après une incursion au collège, puis à l’ECG. L’argile? Une révélation. Les techniques de tournage, de modelage et de sculpture, les animations de surface et même le packaging, entre autres matières, complètent un apprentissage d’une richesse étonnante. «Quand on se plonge dans le travail, on fait un voyage à l’intérieur de nous-même, confie-t-elle. Le contact de l’argile m’a aidée à gérer mon impulsivité, c’est une sorte de méditation. En même temps, on discute entre nous, on est une petite famille.» Avec cinq ou six apprentis par volée, la formation reste confidentielle. «De toutes les techniques, la plus difficile à maîtriser est celle des premiers potiers, le pinching, qui consiste à pincer une boule de terre pour lui donner une forme», remarque Clément, admiratif d’un savoir faire séculaire, mais résolument orienté vers l’art contemporain.

Terre d’avenir

Mayliss, qui achèvera son CFC parallèlement à sa maturité professionnelle, espère intégrer la filière Sculpture de «La Cambre», l’une des principales écoles d’art et de design de Belgique. Quant à Clément, il envisage de consacrer une année à sa maturité post-CFC pour rejoindre l’École
cantonale d’art de Lausanne (ECAL) en filière design industriel. Confiants en leur avenir, les deux apprentis de quatrième année défient les idées reçues. «On pense qu’il n’y a pas de débouchés, et pourtant. En céramique il y a tant de manières de s’exprimer! Si on n’ouvre pas un atelier en sortant de l’école car le matériel coûte cher, ces quatre ans sont un tremplin pour devenir plasticien, créer des installations ou encore s’orienter vers une activité sociale en devenant maître socioprofessionnel.»

Objet culte

Murs blancs, forêts de Mac, maquettes en carton et petits objets en résine dispersés sur les tables. Autre ambiance, lumineuse et feutrée, dans la classe des apprentis polydesigners 3D de quatrième année. «On travaille essentiellement sur des maquettes, des réalisations miniatures,
tout ce qui relève de l’objet. Analyse de marque et de concurrence, dessin, typo, etc», explique Noah Watzlawick, 17 ans. Son dernier projet consiste à imaginer, dessiner et construire la maquette d’un banc à usages multiples. Il s’imagine depuis toujours en inventeur. Le CFP Arts sera pour lui une évidence à la sortie du Cycle d’orientation. Carolina Carvalho, 20 ans, parvient, après quelques tâtonnements dans des filières moins créatives, à une formation qui lui sied enfin. Un stage de six mois en troisième année permet aux apprentis polydesigners de se frotter au monde professionnel. «Après un stage à la RTS en décoration, je suis parti en Chine dans une entreprise qui fabrique des filaments d’impression 3D. J’ai pu créer une lampe, une prothèse et même une plante à lévitation à l’aide d’aimants», rapporte Noah qui se voit bien intégrer le marché
du travail après son CFC avec maturité professionnelle intégrée. «Je pourrai toujours poursuivre en HES», ajoute-t-il, à l’instar de Carolina qui vise la Haute École d’art et de design (HEAD) de Genève et, plus tard, l’enseignement.

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